Bournville, l’héritage trahi de Cadbury

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Les Echos n° 20606 du 02 fevrier 2010 • page 9

Que le journaliste débarqué à Bournville afin de prendre le pouls de Cadbury après l’OPA de Kraft n’espère pas entrer dans un pub pour y recueillir les réactions de salariés de l’entreprise. Car des pubs, à Bournville, il n’y en a pas. Ils sont interdits. Cette absence n’est pas due à un manque de consommateurs potentiels : à lui seul, le chocolatier anglais fait travailler ici 2.500 personnes… Les raisons de cette prohibition sont à chercher ailleurs. Dans une histoire très ancienne. Fief séculaire du confiseur, la petite cité de la banlieue de Birmingham demeure marquée en profondeur par l’empreinte de ses pères fondateurs : George et Richard Cadbury, des quakers adeptes de principes aussi altruistes que puritains. Après avoir repris la fabrique de chocolats créée par leur père John dans le centre de Birmingham, les deux frères décidèrent dans les années 1870 de la transférer en pleine nature, à 6 kilomètres de la grande métropole industrielle. Leur objectif était de moderniser et d’agrandir l’outil de production, mais, aussi, d’éloigner les employés et leur famille de l’air vicié de la ville, de la promiscuité. Et, bien sûr, de mettre en oeuvre les saines valeurs du quakerisme. Dans l’usine, où chaque journée débutait par une lecture de la Bible, les ouvriers jouissaient d’un statut très enviable au regard des standards de l’Angleterre victorienne. « Ils bénéficiaient de comités consultatifs, d’un service médical, d’un régime de pension et, très vite, de samedis après-midi chômés », énumère Tony Bilsborough, un porte-parole de Cadbury. Longtemps toutefois, les femmes mariées ne furent pas autorisées à travailler dans l’établissement, ce qui eût risqué de les détourner de la maternité et des devoirs de leur foyer. Resté seul aux affaires après le décès de son aîné, George fit aussi construire à proximité de la manufacture un village de 313 maisons qui, à l’opposé des sinistres cités ouvrières de l’époque, se composait de spacieuses habitations entourées de potagers individuels et d’arbres fruitiers. Piscines, terrains de football, aires de cricket, lac et parcs concouraient également à l’agrément du personnel et des familles.

« Village Cadbury »
Aujourd’hui, la dimension strictement religieuse a disparu, mais le poids de ce passé reste omniprésent. Si la dynastie Cadbury ne contrôle plus le groupe depuis les années 1960, celui-ci conserve, tel un étendard, le patronyme de ses fondateurs, et le « C » bouclé de son logo est tiré de la signature de l’un d’eux. Quant à la couleur emblématique de la marque, une sorte de violet épiscopal, elle est celle choisie à l’origine par George Cadbury en hommage à la reine Victoria, qui en raffolait. Et Bournville, elle, vit encore et toujours à l’heure Cadbury. Alors que le cénacle dirigeant de la société est installé à Londres, la ville demeure le siège de la filiale anglaise. L’usine locale reste la plus importante de la compagnie en Grande-Bretagne et l’esprit des pionniers a laissé de multiples traces. Les rémunérations sont plus élevées que dans le reste de la profession, et la plupart des employés adhèrent à un plan d’actionnariat salarié. De même, la majorité d’entre eux appartient à une association de bienfaisance.

Quant au village né de la volonté de George Cadbury, fort désormais de 6.900 résidences, il n’appartient plus à la compagnie depuis le début du XXesiècle, et la plupart de ses habitants ne travaillent pas pour elle. Mais le « trust » qui le gère et veille avec rigueur au respect de ses règles d’urbanisme entretient pieusement la flamme. Il compte, d’ailleurs, 9 descendants Cadbury parmi les 12 membres de son conseil d’administration. « C’est un quartier très recherché pour sa verdure, sa faible criminalité et l’absence d’alcool, importante aux yeux des parents d’adolescents », souligne Alan Shrimpton, l’un de ses responsables. Un référendum sur l’éventuelle autorisation des pubs s’est traduit en 2000 par un « non » sans appel. L’ouverture par Tesco d’un supermarché doté d’un rayon alcools, situé pourtant à une centaine de mètres à l’extérieur du périmètre du village, a, quant à elle, suscité un tollé. Pour mesurer à quel point la communauté baigne au quotidien dans l’univers Cadbury, il suffit d’arriver par le train : la gare est peinte à la couleur fétiche de l’entreprise. Tout est à l’avenant. Si un habitant a besoin d’un dentiste, c’est celui de Cadbury qu’il va voir. La fête annuelle du « trust » se déroule sur la grande pelouse située devant l’usine. Et, quand une association sportive organise une compétition, les trophées sont des confiseries offertes par le chocolatier.

Trahison des valeurs
Dès lors, on comprend mieux l’émoi suscité par l’assaut de Kraft sur Cadbury. L’attachement des Britanniques à la marque est considérable, comme en témoigne leur engouement pour le « Cadbury World », un parcours ludique de découverte du groupe et de ses produits, ouvert il y a vingt ans, et qui a accueilli 570.000 visiteurs l’an dernier à Bournville. Dans la cité, l’émotion est d’autant plus vive que la région a déjà payé un lourd écot aux restructurations. La principale usine du constructeur automobile Rover, désormais disparu, n’était qu’à 3 miles de là. Aussi les salariés de Cadbury s’inquiètent-ils pour « the jobs and the pensions ». « La plupart de mes collègues ont au minimum vingt ans d’ancienneté. Ils n’imaginent même pas un autre employeur », soupire Alan, un mécanicien entré dans l’entreprise il y a trente-huit ans, qui rappelle que Kraft n’a pas hésité à fermer, il y a quatre ans, la fabrique de chocolats à l’orange Terry’s d’York, pour transférer la production en Europe de l’Est.

Mais le désarroi a des raisons qui vont au-delà de l’inquiétude économique. Après tout, aucune menace concrète ne pèse à court terme sur l’usine, où 170 millions d’euros ont été investis en cinq ans pour accroître les capacités. Quant aux effectifs, qui dépassaient 13.000 personnes au milieu du XXesiècle, lorsque de petites mains accomplissaient une grande partie des tâches, ils ont déjà connu un recul spectaculaire au fur et à mesure des progrès de l’automatisation. En réalité, si la meurtrissure est si vive, c’est que les travailleurs de Cadbury se sentent trahis. Ce qui leur arrive est à l’opposé des principes professés par l’entreprise depuis sa création par les quakers. « Chez Cadbury, nous incarnerons nos valeurs dans la façon dont nous faisons nos affaires. Cela a été vrai hier. Cela est vrai aujourd’hui. Cela le sera demain » : la phrase du directeur général, Todd Stitzer, inscrite en grosses lettres dans une des salles du « Cadbury World » laisse maintenant un goût très amer aux salariés. Leur ressentiment est dirigé contre Kraft, mais bien plus encore contre les hauts responsables de leur groupe, qui, d’abord vent debout face à l’offensive du géant de l’Illinois, l’ont acceptée après que l’américain eut relevé son offre. Ils ont le sentiment d’avoir été instrumentalisés par leurs patrons à seule fin de faire monter les enchères. « Le jour où la direction de Londres a accepté l’OPA, les travailleurs de Bournville continuaient de recevoir les brochures qu’elle leur envoyait pour les encourager à s’y opposer », fulmine John Flavin, un des délégués du syndicat Unite dans l’usine.

Traumatisme affectif
Au-delà des employés du chocolatier, c’est l’ensemble de la petite ville qui est sous le choc. Ses 25.000 habitants s’étaient mobilisés comme un seul homme pour tenter de faire barrage aux Américains. Les trois « councellors » qui représentent le village au conseil municipal de Birmingham ont fait circuler une pétition pour s’opposer à l’OPA. « Plus de 200 personnes l’ont signée dans ma seule boutique », insiste le boucher, Barry Fletcher. Bien plus que financier, le traumatisme est, ici encore, d’ordre affectif. « La communauté craint de perdre le cocon rassurant de Cadbury. Même si une majorité des résidants ne travaillent pas dans l’entreprise, ils se sentent connectés à elle sous de multiples formes », résume Dave Harte, un universitaire dont le blog consacré aux informations locales a vu sa fréquentation quadrupler ces dernières semaines, pour atteindre 500 visites par jour.

A Bournville, l’humeur est désormais à la résignation plus qu’à la révolte. Après avoir déployé l’énergie du refus pendant deux mois de combat, salariés et habitants accusent le coup de la victoire américaine. L’espoir un moment suscité par la perspective d’une contre-OPA de Hershey, dont la culture originelle mennonite s’accordait beaucoup mieux avec celle de Cadbury, s’est évanoui. Pourtant, pas de grève, d’occupation d’usine ni de prise en otage des patrons en perspective… Seul à eu lieu la semaine dernière un rassemblement de protestation. La tradition de dialogue interne et le vieux fond de pacifisme quaker ne prédisposent guère aux actions violentes. Pour exprimer leur mécontentement, les travailleurs de Bournville n’évoquent qu’une arme : ne pas apporter leurs actions à l’OPA. Il en faudrait bien plus pour la faire échouer, mais, au moins, la morale sera sauve.

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JEAN-FRANÇOIS POLO – DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À BOURNVILLE.