La collection Howard Greenberg, ou l’objectif d’une vie

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Les Echos n° 21367 du 01 Février 2013 • page 9

Voilà une belle profession de foi : « Parmi les milliards de photos qui ont été réalisées depuis cent cinquante ans, c’est pourtant rare de se retrouver face à un morceau de papier qui vous touche profondément, qui vous emmène ailleurs. Cette émotion est simplement indescriptible, mais lorsqu’elle se produit, je tombe amoureux du tirage que je regarde. C’est ce que j’appelle la magie. »

Le New-Yorkais Howard Greenberg fait partie des grands noms du négoce de la photographie. Et en ce moment à Paris, grâce à lui, la « magie » opère. En effet, la Fondation Henri Cartier-Bresson expose les images qu’il a amassées depuis les années 1980 : sa collection personnelle. Il y a des clichés, célèbres, que nos yeux ont en mémoire. Mais ici on peut admirer mieux qu’une reproduction dans un livre : les tirages originaux « vintage », contemporains de la prise de vue. Il y en a d’autres moins connus, mais tout aussi frappants.

Par son métier, Greenberg est un découvreur. Il a largement contribué à la renommée de la « New York School of Photography » d’après-guerre. L’ensemble est un résumé de la création américaine et européenne au milieu du XXe siècle. Un voyage dans un univers d’exception, suivant deux grandes voies : les explorateurs de nouvelles techniques photographiques qui tendent vers l’abstraction. Et les témoins de l’humanité à travers leur caméra. C’est dans ce domaine que le visiteur trouvera certainement ce qu’Howard Greenberg appelle « cette émotion indescriptible ».

Sous une des images du photographe new-yorkais spécialiste des faits divers Weegee, qui montre en 1941 des enfants qui dorment entassés dans une sorte de trou, est inscrite sa citation : « Quand vous sentez qu’un lien commence à se forger entre vous et les gens que vous photographiez, quand vous riez ou quand vous pleurez avec leurs rires et leurs pleurs, vous savez que vous êtes sur la bonne voie. » Cette émotion, on la ressent tout au long de la visite.

En 1923, Edward Weston arrive à fixer le mystère et la sauvagerie d’une belle femme nommée Nahui Olin. Ses yeux sont perdus dans le vague. A quoi pense t-elle ? En 1936, Dorothea Lange surprend dans ses pensées une femme déjà marquée par la souffrance. Habits déchirés, deux enfants sont courbés contre elle de dos. C’est la célèbre « Migrant mother » de Californie. En 1939, une petite fille à l’air hagard se réveille décoiffée sous l’objectif de Roman Vishniac. La légende indique « Les seules fleurs de son enfance ». Les fleurs sont celles de la tapisserie usée sur le mur, derrière elle. Elle vit dans le ghetto de Varsovie.

En 1947, à Coney Island les jeunes gens se poussent en souriant pour apparaître sur la photo. Elle est signée Sid Grossman. En 1951, Robert Frank immortalise sa femme, Mary, resplendissante de maternité, allongée près de chatons, poitrine abondante offerte à son bébé. Elle regarde le photographe, donc nous, avec toute la force de ses yeux bleus perçants.

On n’oubliera pas non plus l’image de Paul Strand en 1953, à Luzzarra, en Emilie-Romagne, lorsqu’il fait poser une famille pauvre italienne sur le pas de la porte de sa maison. Les garçons, pieds nus mais fiers et affranchis, présentent une singulière élégance. Comme un cliché de mode. Le message humaniste de l’ensemble est fort.

Le marchand confie, pour conclure, qu’il a mis longtemps avant d’utiliser son oeil autrement que pour le commerce. « Il a fallu toutes ces années pour qu’un jour je comprenne enfin que, moi aussi, je pouvais acheter, et que si je ne le faisais pas, j’allais le regretter toute ma vie. Ce jour-là, je suis vraiment devenu collectionneur. »

Judith Benhamou-Huet

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