Poésie : la pilule anticrise

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Les Echos n° 21136 du 02 Mars 2012 • page 10

Sem est un petit village ariégois de vingt-cinq habitants, niché à 1.000 mètres d’altitude dans la vallée de Vicdessos. Jusqu’à présent, l’endroit était surtout connu pour son festival de blues, qui attire jusqu’à 500 amateurs l’été. Cette année, monsieur le maire, Patrick Berlureau, soixante-cinq ans, ancien professeur d’histoire-géographie, a décidé de s’allier au Printemps des poètes. Il lira des poèmes sur l’enfance dans la salle du conseil municipal; une conseillère préparera des gâteaux. Ce n’est pas la première fois qu’il dit de la poésie. Le 8 mai, il lit « Le Dormeur du val ». « Je dirai une dizaine de poèmes, annonce-t-il. Du Victor Hugo, du Verlaine… J’espère que je ne serai pas seul. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. On va faire de la publicité dans la vallée. J’espère que des gens monteront… »

A l’autre bout de la France, Saint-Brice-en-Coglès, commune de 2.830 habitants d’Ille-et-Vilaine, est associée depuis dix ans au Printemps des poètes. Ici, les rues s’appellent Eugène Guillevic, Jacques Lacarrière, Jean-Jacques Kerouredan, Julien Gracq et, bientôt, Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Pour les cérémonies de mariage, Louis Dubreil, le maire, lit toujours un poème. « Dire un poème, ça donne de la hauteur », explique-t-il.

Echapper au consumérisme
Le 10 mars, le directeur artistique du Printemps des poètes, Jean-Pierre Siméon, qui, dans les années 1970, fut professeur ici, au collège Angèle-Vannier, viendra lui-même remettre à Saint-Brice-en-Coglès le label Village en poésie. « Ce sera le premier décerné à une commune, se réjouit Louis Dubreil. Aujourd’hui, la question des mots est importante. Dans notre monde fasciné par l’informatique et les images, revenir au choix des mots est indispensable. Nos grands-parents aimaient bien conter. Ca remet de la profondeur, ça permet d’échapper au consumérisme. » Une bibliothèque Jean-Pierre-Siméon sera bientôt inaugurée à Saint-Brice-en-Coglès. Et les panneaux, à l’entrée de la ville, seront « améliorés » par Ernest Pignon-Ernest.

« Une immense minorité »
Responsable de la poésie chez Gallimard, le saint des saints, André Velter, lui-même poète de grand talent, se réjouit en brandissant les listings des résultats de l’année 2011 : une progression spectaculaire de 21,4 % ! « Bien sûr, tempère-t-il, Philippe Jaccottet, auteur maison, figurait à l’épreuve du bac et Tomas Tranströmer a eu le Nobel. Mais cela n’explique peut-être que la moitié de la progression. Il y a autre chose. Car c’est l’ensemble du fonds -475 titres -qui monte. Nous écoulons 400.000 exemplaires de poésie par an. On réimprime 200 titres chaque année. Les premiers tirages, entre 5.000 et 10.000 exemplaires, sont vite épuisés. » Velter peut multiplier les exemples. En 2002, quand il programme un recueil de haïkus, très courts poèmes japonais aux règles de composition strictes, il imagine en vendre 5.000 exemplaires. Dix ans après, le compteur affiche 90.000. Chaque année, l’ouvrage est réimprimé deux fois.

A la Maison de la poésie, les poètes reçoivent un accueil de rock stars. « Quinze jours avant la rencontre que j’animais avec François Cheng, les gens se battaient pour avoir des places, se souvient André Velter. On a refusé 500 personnes. Il a fallu littéralement exfiltrer François Cheng à la fin de la conférence car 200 personnes l’attendaient à la sortie. Il y a trente ans, quand j’allais lire mes poèmes, il y avait trois personnes dans l’assistance. Aujourd’hui, les salles sont trop petites. En juin dernier, à la Maison Joë-Bousquet, à Carcassonne, j’ai fait trois spectacles différents, trois soirs de suite. C’était plein. » De fait, le 18 février dernier, la Maison de la poésie était prise d’assaut pour une longue soirée autour d’Henri Cueco.

Cet engouement est la preuve que les Français ont soif d’autre chose face à la crise. « Les gens ne veulent plus être normalisé s, analyse Velter. Plus la crise va se durcir et plus il y aura un noyau de résistance autour de la poésie. » Et de citer Juan Ramon Jiménez : « La poésie s’adresse à une immense minorité. » Ou René Daumal : « Nous sommes nombreux à être seuls. »

Un art immédiat
Au moment de fêter la 14eédition du Printemps des poètes, son directeur artistique, Jean-Pierre Siméon, s’étonne encore du chemin parcouru. « Au début, je me suis appuyé sur des militants de la poésie. Je me suis vite aperçu qu’ils étaient plus nombreux que je l’imaginais. Depuis, j’ai fait des centaines de conférences. Il y a du monde partout, de tous les âges. Dans le grand bavardage médiatique, la poésie a une intensité qui frappe. C’est l’art le plus efficace, le plus immédiat. Elle délivre une parole insolite, celle du secret intérieur. En période de crise, dans les moments de mal-être, on a besoin d’une parole forte pour se ressaisir. Face à l’agression du monde moderne, la poésie offre une alternative. Elle donne du sens, du lien, de la chaleur humaine. »

Certaines entreprises -Vinci, La Poste, la RATP -l’ont bien compris qui ont investi depuis longtemps le territoire de la poésie. Tous les ans, depuis huit ans, Vinci Park fête l’arrivée du printemps en affichant dans ses parkings des poèmes. Ils seront lus par des millions de personnes. « La poésie, note François Le Vert, directeur de la communication, est un univers qui prend le contre-pied de celui du parking, un lieu trivial où on ne fait que passer. La poésie, comme la musique, adoucit ce bref moment. C’est un antidote à la tristesse du quotidien. L’adhésion des clients est très forte,les réactions très positives. »

Cartes postales et concours
Cette année La Poste va éditer quatre cartes postales portant un poème consacré à l’enfance, dont l’un d’une poétesse syrienne, Maram al-Masri. Son poème fera l’objet d’un court-métrage de trente secondes, réalisé par Frédéric Lecloux, qui sera diffusé dans les bureaux de Poste. A Lyon, des comédiens du TNP de Villeurbanne iront dire des poèmes dans certains bureaux. « Un petit bol d’oxygène », selon Patricia Huby, chargée de projets à la Fondation d’entreprise La Poste.

Même volonté de réenchanter la vie à la RATP. A l’occasion du Printemps de poètes, la RATP organise un grand concours de poésie, présidé cette année par David Foenkinos. L’an dernier, le concours avait réuni 10.000 participants. « La fulgurance de la poésie s’adapte très bien à la brièveté du temps de transport, indique Michel Garret, responsable des partenariats et des animations à la RATP. Le temps du voyage correspond au temps de lecture. Les usagers prennent ces affiches comme une marque de considération, de respect. La poésie est à la fois exigeante et grand public. » Son plus grand bonheur est d’avoir reçu un jour une lettre adressée à « Monsieur le directeur de la Poésie à la RATP ». Queneau n’aurait pas trouvé mieux.

THIERRY GANDILLOT

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