Le marché à plusieurs vitesses de l’art vidéo

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Les 25 et 26 mai dernier se tenait à Barcelone, pour la quinzième fois, LOOP, une foire unique en son genre, entièrement consacrée à l’art vidéo. La recette est originale pour un domaine qui se cherche encore. Dans un hôtel du centre-ville, 44 galeries exposaient, chacune dans une chambre, 44 vidéos de 44 artistes.

Reproductibilité de l’oeuvre

L’art vidéo incarne aujourd’hui un paradoxe. Désormais, le medium est omniprésent dans les expositions d’art contemporain, mais il continue à susciter une méfiance certaine en termes d’achat. La commissaire d’exposition, Caroline Bourgeois, a commencé à constituer la collection de vidéos de l’homme d’affaires François Pinault en 1997. Elle observe : « Aujourd’hui, il existe un vrai marché de la vidéo, qui peut aller jusqu’à 4 à 5 millions d’euros pour les noms les plus connus, mais il est complètement ignoré par les ventes aux enchères. D’une certaine manière, investir dans une peinture comporte moins de risques. «  L’un des aspects les plus inquiétants du marché de la vidéo tient, pour les néophytes, à la possibilité de reproduire l’oeuvre.

Christine Van Assche était conservatrice, spécialiste du sujet au Centre Pompidou entre 1982 et 2012. Elle a constitué une collection d’art vidéo en 1.600 pièces avec les plus grands noms de la discipline, depuis Bill Viola jusqu’au plasticien coréen Name June Paik. « C’est simple : ce marché obéit aux mêmes règles que celui de la photographie. Il existe des éditions limitées et d’autres illimitées. Et, comme pour la photo numérique, on doit anticiper les problèmes de conservation. C’est pour cela que les fichiers doivent être remis à jour tous les sept ans environ, au même rythme que la technologie évolue. » Mais, comme l’ont bien compris les institutions, la reproductibilité présente aussi l’avantage de pouvoir acheter l’oeuvre à plusieurs, chacun en conservant une copie. En 2012, une vidéo devenue mythique, celle de l’Américain Christian Marclay, « The Clock », a ainsi été acquise conjointement par la Tate de Londres, le Centre Pompidou et l’Israel Museum. Le 5 mai dernier, la collection Pinault et le Philadelphia Museum annonçaient aussi qu’ils faisaient l’acquisition ensemble d’une vidéo de l’Américain pionnier du genre Bruce Nauman (né en 1941), qu’on imagine d’une valeur de plusieurs millions.

Aux enchères, parmi les prix les plus élevés, on note qu’en 2016 une installation vidéo de Bruce Nauman a atteint 1,6 million de dollars, mais que, pour d’autres stars de la discipline, comme le Sud-Africain William Kentridge ou Nam June Paik, les tarifs ne dépassent pas 650.000 dollars.

A Barcelone, Carlos Duran, directeur de la galerie Senda et cofondateur de LOOP, observe les changements relatifs à l’accueil de ce medium : « Il y a quinze ans, les tarifs affichés étaient timidement à 2.000 euros. Aujourd’hui, la moyenne de prix à la foire est de 10.000 euros. «  Dans son espace, il expose ainsi le travail photo et vidéo sur les paris sportifs d’Ana Malagrida (née en 1970), une Espagnole qui vit en France et qui était en octobre dernier l’objet d’une exposition au Centre Pompidou, dans le cadre du prix Carte blanche PMU. Les deux vidéos sont proposées à 5.000 et 7.000 euros.

Sophistication technique

Ce qui frappe le plus dans les vidéos proposées à LOOP – et ailleurs – tient à la sophistication technique de l’offre. La vidéo la plus spectaculaire, qui a d’ailleurs obtenu un LOOP award qui la fait rentrer dans les collections du fameux musée Macba de Barcelone, était présentée par la jeune galerie Sator installée à Paris, dans le Marais.

Sur deux grands écrans étaient diffusées simultanément les images de « L’extase doit être oubliée », de la Grecque, qui vit à Paris, Evangelia Kranioti (née en 1979). Il s’agit d’une double déambulation onirique dans Rio pendant le carnaval. L’édition de cette oeuvre à sept exemplaires est à vendre pour 8.500 euros.

Parmi les artistes qui pratiquent la vidéo et bénéficient d’une large reconnaissance internationale, on peut citer le Français Philippe Parreno (né en 1964). Ses vidéos faisaient l’objet d’une immense exposition dans le Turbine Hall de la Tate Modern jusqu’au 2 avril dernier. Editées à six exemplaires, elles étaient à vendre auprès de ses différents galeristes pour 300.000 euros.

Mais, actuellement, certains sites comme Electronic Arts Intermix (www.eai.org) proposent des vidéos d’artistes en édition illimitée à partir de 75 dollars. La banque de données Artprice indique que l’art vidéo représente seulement 0,3 % des recettes du marché de l’art, tous domaines confondus. Une preuve de plus, si nécessaire, que le marché de l’art contemporain n’est pas un reflet fidèle de la création actuelle mais seulement de ses intérêts commerciaux.

Judith Benhamou-Huet

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